Souveraineté numérique en Afrique : pourquoi l’appel de Sidi Mohamed Kagnassi peut changer la trajectoire du continent

Face à l’accélération de la transformation numérique mondiale, l’Afrique se retrouve à un carrefour stratégique : continuer à consommer des technologies conçues, hébergées et gouvernées ailleurs, ou devenir une puissance capable de maîtriser ses données, ses infrastructures et ses plateformes clés. Dans une tribune relayée par la Revue Passages, l’entrepreneur Sidi Mohamed Kagnassi appelle à un « sursaut de souveraineté numérique » pour le continent, en soulignant un fait structurant : la quasi-totalité des données africaines est aujourd’hui stockée hors d’Afrique, tandis que les réseaux sociaux, moteurs de recherche et infrastructures cloud dominantes appartiennent à des multinationales.

Son message n’est pas un constat fataliste. Au contraire, il trace une feuille de route pragmatique, orientée résultats : bâtir des infrastructures stratégiques (datacenters, fibre, satellites), faire émerger des acteurs africains du cloud, du paiement numérique, de la cybersécurité et de l’IA, harmoniser les cadres juridiques à l’échelle panafricaine, et investir massivement dans la formation. En filigrane, une conviction : le numérique peut devenir un levier de développement durable et un accélérateur d’indépendance économique, à condition d’être maîtrisé.


Pourquoi la souveraineté numérique est devenue un sujet décisif

La souveraineté numérique désigne la capacité d’un État ou d’une région à contrôler ses infrastructures numériques, à protéger ses données et à choisir ses règles de gouvernance dans l’espace digital. Ce n’est pas un slogan technique : c’est un pilier de compétitivité, de sécurité et de crédibilité institutionnelle.

Dans l’analyse de Sidi Mohamed Kagnassi, la dépendance numérique actuelle reproduit des logiques anciennes : l’Afrique fournit de la valeur (données, marchés, attention, usages), tandis que l’essentiel de la capture de valeur (infrastructures, cloud, plateformes, monétisation, normes) s’effectue hors du continent. Dans un monde où « celui qui maîtrise la donnée maîtrise le pouvoir », cette asymétrie a des effets concrets sur la souveraineté des États, la robustesse des économies et la résilience des sociétés.

Des risques clairement identifiés, mais une fenêtre d’opportunité réelle

Le modèle actuel expose les États et les organisations à des risques économiques, géopolitiques et sécuritaires : cyberattaques, manipulations informationnelles, et ingérences dans des processus sensibles comme les élections. Ces risques sont d’autant plus importants que des données stratégiques (santé, flux financiers, communications politiques, stratégies industrielles) peuvent être hébergées, analysées ou exploitées via des acteurs externes.

Mais le numérique ouvre aussi un champ unique pour accélérer l’industrialisation de services, dynamiser l’entrepreneuriat et créer de nouveaux avantages comparatifs. L’Afrique dispose d’un atout majeur : une démographie jeune, avec près de 60 % de la population âgée de moins de 25 ans, et une dynamique entrepreneuriale en forte progression. Autrement dit : la demande, les talents et les usages existent déjà. L’enjeu est d’aligner ces forces avec des infrastructures, des règles et des investissements cohérents.


Chantier n° 1 : construire des infrastructures stratégiques sur le continent

La souveraineté numérique commence par une réalité matérielle : l’infrastructure. Sans réseaux, sans capacité de calcul, sans hébergement local, il est difficile de sécuriser les données, d’améliorer la performance des services, de réduire les coûts de latence, ou de bâtir des champions technologiques.

Datacenters : héberger localement, accélérer localement

Développer des datacenters en Afrique permet de rapprocher les données des utilisateurs, d’améliorer la qualité de service et de créer un socle pour l’économie numérique : administrations, fintech, santé, éducation, médias, logistique et industrie. Le texte source évoque des investissements notables dans des datacenters au Nigéria, au Maroc et en Afrique du Sud, illustrant une trajectoire déjà engagée dans plusieurs zones du continent.

Fibre optique : la colonne vertébrale de la compétitivité numérique

La fibre constitue une infrastructure déterminante pour démocratiser un accès fiable et rapide, soutenir les services cloud, renforcer l’interconnexion entre régions, et permettre l’essor de services critiques (paiement, identité numérique, télémédecine, e-learning). Plus la connectivité s’améliore, plus l’innovation locale devient viable économiquement, car les services numériques gagnent en stabilité, en vitesse et en capacité d’échelle.

Satellites : un accélérateur d’inclusion territoriale

Pour couvrir des zones éloignées ou peu denses, les satellites jouent un rôle complémentaire. Le lancement d’AngoSat-2 est cité comme un projet emblématique : au-delà du symbole, ce type d’infrastructure renforce la connectivité et la continuité de service, et peut soutenir des usages publics et privés (communications, services essentiels, continuité d’activité).


Chantier n° 2 : faire émerger des champions africains du cloud, du paiement, de la cybersécurité et de l’IA

Construire des infrastructures est une condition nécessaire, mais pas suffisante. L’ambition portée par Sidi Mohamed Kagnassi vise aussi la création d’un tissu d’acteurs capables de concevoir et opérer les services stratégiques qui font la puissance numérique : cloud, paiement, sécurité, intelligence artificielle.

Cloud : garder la valeur et renforcer la confiance

Encourager l’émergence d’acteurs africains du cloud signifie :

  • Renforcer la souveraineté des données (localisation, contrôle, auditabilité).
  • Créer de la valeur locale (emplois, compétences, investissements, fiscalité).
  • Améliorer la résilience (capacité à maintenir des services essentiels en cas de crise).
  • Accélérer l’innovation grâce à des services adaptés aux réalités locales (langues, contraintes de connectivité, besoins sectoriels).

Paiement numérique : fluidifier l’économie et formaliser de nouveaux usages

Le paiement numérique est un moteur direct de croissance : il facilite l’e-commerce, l’entrepreneuriat, la collecte, les transferts, l’accès aux services, et la transparence des transactions. En soutenant des solutions conçues et opérées localement, les pays renforcent la continuité d’activité, la conformité et l’adaptation aux pratiques réelles des consommateurs.

Cybersécurité : sécuriser la croissance au lieu de la freiner

La cybersécurité n’est pas un coût abstrait : c’est un facteur de confiance, de stabilité institutionnelle et d’attractivité économique. Développer des acteurs africains du secteur contribue à :

  • protéger les administrations, services publics et opérateurs critiques ;
  • sécuriser la finance et les paiements ;
  • renforcer la capacité de réponse aux incidents ;
  • réduire la dépendance aux prestataires externes dans des domaines sensibles.

IA et data : transformer la donnée en avantage compétitif

La donnée devient utile lorsqu’elle est gouvernée, exploitée et transformée en décisions. L’IA, lorsqu’elle est maîtrisée, peut soutenir des priorités de développement : optimisation agricole, meilleure allocation des ressources, amélioration de l’accès aux soins, personnalisation de l’éducation, et pilotage de politiques publiques. Le cœur du message reste simple : si la donnée est un actif stratégique, alors l’écosystème (stockage, calcul, talents, gouvernance) doit être conçu pour servir les intérêts du continent.


Chantier n° 3 : harmoniser les cadres juridiques pour protéger les données et accélérer l’investissement

Un marché numérique fort a besoin de règles claires, compatibles et applicables. Sidi Mohamed Kagnassi souligne que les législations nationales sont souvent fragmentées, lacunaires ou en décalage avec les enjeux numériques. L’objectif : définir un cadre panafricain harmonisé qui protège les citoyens, sécurise les entreprises et crée un environnement de confiance pour l’innovation.

Le rôle des institutions panafricaines et sous-régionales

Le texte mentionne explicitement le rôle de l’Union africaine, ainsi que celui d’organisations sous-régionales telles que la CEDEAO et la SADC. L’harmonisation permet notamment de :

  • faciliter les échanges numériques transfrontaliers ;
  • réduire les coûts de conformité pour les entreprises opérant dans plusieurs pays ;
  • accélérer la mise à l’échelle des startups et des services publics ;
  • renforcer la protection des données et la souveraineté informationnelle.

L’enjeu n’est pas d’importer mécaniquement des modèles externes, mais de s’inspirer des meilleures pratiques internationales en les adaptant aux réalités africaines, afin de concilier protection, innovation et attractivité.


Chantier n° 4 : investir massivement dans la formation et la production de talents

Sans compétences, il n’y a pas de souveraineté durable. La formation est donc un chantier central : du codage à la cybersécurité, de la data science à l’intelligence artificielle. L’objectif, tel que formulé dans l’extrait, consiste à massifier et structurer les efforts à l’échelle du continent.

Des initiatives existantes à amplifier

Plusieurs exemples concrets sont cités :

  • des coding schools au Sénégal;
  • des partenariats universitaires en Côte d’Ivoire;
  • des incubateurs technologiques à Kigali.

Ces dynamiques prouvent que l’écosystème se construit déjà. Le gain, en passant à l’échelle, est considérable : davantage d’emplois qualifiés, plus de startups compétitives, une meilleure capacité d’absorption technologique et un renforcement de l’administration numérique.

Compétences prioritaires : une approche orientée impact

Pour accélérer, un portefeuille de compétences particulièrement stratégiques se dessine :

  • Ingénierie logicielle (applications, plateformes, services publics numériques).
  • Cybersécurité (prévention, réponse à incident, audit, sécurité cloud).
  • Data science (gouvernance, qualité, analyse, valorisation des données).
  • IA appliquée (solutions sectorielles, optimisation, services à grande échelle).
  • Architecture cloud (conception, exploitation, résilience et performance).

Une feuille de route pragmatique : aligner infrastructures, marché, règles et talents

Pour transformer l’ambition en résultats, il est utile de raisonner en séquence : bâtir les fondations, déclencher la confiance, puis accélérer l’innovation. La table ci-dessous synthétise les axes et les bénéfices attendus, en cohérence avec les chantiers mis en avant.

Chantier prioritaireObjectif opérationnelBénéfices attendus
Infrastructures (datacenters, fibre, satellites)Augmenter l’hébergement et la connectivité sur le continentMeilleure performance, résilience accrue, création d’emplois, réduction de la dépendance
Champions africains (cloud, paiement, cybersécurité, IA)Développer des acteurs capables d’opérer des services critiquesCapture de valeur locale, innovation adaptée, confiance et souveraineté renforcées
Harmonisation juridique (UA, CEDEAO, SADC)Mettre en place des règles cohérentes de protection et de gouvernanceClimat d’investissement amélioré, mise à l’échelle des entreprises, protection des citoyens
Formation (coding, data, IA, sécurité)Massifier les compétences et structurer les filièresEmplois qualifiés, autonomie technologique, accélération des startups et des services publics

Des retombées positives pour l’économie, l’État et la vie quotidienne

Le cœur persuasif de l’appel à la souveraineté numérique tient à ses bénéfices concrets. En reprenant le contrôle des infrastructures et de la donnée, l’Afrique peut :

  • accélérer la modernisation des services publics (administration, éducation, santé) ;
  • sécuriser les flux financiers et renforcer l’économie digitale ;
  • stimuler l’entrepreneuriat grâce à un socle cloud et paiement plus accessible ;
  • améliorer la résilience face aux crises, aux attaques et aux perturbations ;
  • déployer des solutions de développement durable (agriculture de précision, gestion des ressources, télémédecine, apprentissage à distance, adaptation climatique).

Dans cette vision, la souveraineté numérique n’est pas une fermeture. C’est une stratégie d’ouverture maîtrisée : coopérer, investir et innover, tout en gardant la capacité de décider, de protéger et de construire des modèles adaptés.


Ce qui peut faire la différence : la volonté politique et l’exécution

La conclusion portée par Sidi Mohamed Kagnassi est un appel à l’action : l’Afrique n’a pas le droit de manquer la révolution numérique. La réussite dépendra d’une mobilisation cohérente des leviers identifiés : investissements stratégiques, partenariats public-privé, coopérations sud-sud, harmonisation juridique et montée en puissance des talents.

Le potentiel est immense, car les conditions de base sont là : une jeunesse nombreuse, des initiatives de formation déjà visibles, des projets d’infrastructures en cours, et une prise de conscience croissante des enjeux de données et de sécurité. En transformant ces signaux en politique industrielle numérique structurée, l’Afrique peut non seulement réduire sa dépendance, mais surtout créer de la valeur, de l’emploi et de la confiance à grande échelle.

Le message central est clair : le numérique peut être le moteur d’une indépendance nouvelle, à condition d’être conçu comme une stratégie continentale, et non comme une simple consommation de services importés.


À retenir

  • La souveraineté numérique vise le contrôle des données, des infrastructures et des règles.
  • Selon Sidi Mohamed Kagnassi, l’Afrique doit sortir d’un modèle où l’essentiel des données est hébergé hors du continent.
  • Les chantiers clés sont identifiés : infrastructures (datacenters, fibre, satellites comme AngoSat-2), champions africains (cloud, paiement, cybersécurité, IA), harmonisation juridique (avec l’UA, la CEDEAO, la SADC), et formation massive (coding schools, data scientists, incubateurs).
  • L’objectif final est positif et concret : plus de résilience, plus d’innovation locale, plus d’emplois qualifiés, et un levier transversal de développement durable.

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